Phénix

J’ai deux emplois, pour joindre les deux bouts. Je m’astreins à écrire régulièrement et à m’entraîner. Je suis souvent débordé. Par intermittence, je laisse tomber des pans entiers de ma vie pour ne garder que l’essentiel, le fonctionnel, l’hygiénique. Parfois pour sauver les apparences. Parfois parce que la survie prend le pas sur la vie.

Au boulot, je dois faire à peu près n’importe quoi. Heureusement, je suis débrouillard. Quand on m’a demandé d’animer un atelier sur l’érotisme, je me suis dit qu’ils n’étaient vraiment pas tombés sur la bonne personne. Moi ! Donner des conseils en matière de vie sexuelle ! C’est un peu ridicule. Si je joue les beaux parleurs sur ce blogue, ma réalité se décline davantage en beige et gris qu’en rose et noir. Pas de grands éclats. De longues périodes de temps mort où il ne se passe rien. Mon lit est le sanctuaire du sommeil (ou de l’insomnie), rien d’autre. Pourquoi ne pas me demander d’animer un atelier de cuisine bulgare ou de macramé !

Les créateurs de l’atelier Phénix ont innové en proposant le développement de l’érotisme comme outil de prévention. Les résultats de plusieurs études ont dessiné avec précision les différents profils des hommes qui prenaient des risques sexuels. L’un des éléments qui ressort fréquemment est une sexualité assez rudimentaire, fortement axé sur la pénétration anale. Développer d’autres zones érogènes, d’autres pratiques sexuelles, d’autres modes de satisfaction est l’une des stratégies suggérés par l’atelier Phénix pour reprendre le contrôle de sa sexualité et de sa prise de risque.

Contre mauvaise fortune, bon coeur. Je me suis prêté au jeu. Rien n’arrive pour rien et un défi de temps à temps, ce n’est pas mauvais. Et devant la difficulté qu’avaient les participants à parler d’eux-mêmes, j’ai sauté à l’eau et je me suis poussé à essayer les trucs, à m’observer et à m’analyser selon la grille proposée. Situation-interprétation-émotion-décision menant ensuite à une nouvelle situation. Comme les hommes du groupe, j’ai analysé ce qui m’allumait (parfois jusqu’à en perdre la tête) et que ce qui me rendait heureux dans ma sexualité.

Toujours à court de temps, je n’ai pas eu le temps de m’y investir à fond. En tout cas, pas comme je l’aurais voulu. Mais j’ai déjà lu quelque part que tout ce qu’on observe a tendance à s’améliorer. Et c’est ce qui est arrivé. Alors que le début de l’hiver s’installe avec une première grosse bordée de neige, c’est le printemps qui semble vouloir s’immiscer dans mes draps.

Je me suis vu aller un vendredi soir dans un bar, en compagnie d’un garçon sur qui j’avais fondé des attentes irréalistes, à enfiler les bières pour noyer la déception et la colère qui affleurait par moment. Quelques stratégies identifiées par les hommes du groupe me sont venues à l’esprit : — alterner une boisson alcoolisée et non alcoolisée pour contrôler sa consommation ; je me suis dit fuck-off, j’ai envie d’être saoul. — séparer soir de sexe et soir d’alcool ; ah, non. Celle-là, je ne l’aime pas. Aucune stratégie ne convenait. Je ne sais pas si c’est l’instant de recul que me donnait l’observation qui a aiguisé mon jugement ou simplement la chance. Mais au moment où, complètement saoul, j’aurais pu partir avec n’importe quel moron, je suis tombé sur un bon Jack. Honnête, pas compliqué, attentionné. Il a payé le taxi jusque chez moi et j’ai trop bien dormi, enfoui dans ses bras.

Il fallait que ça continue. L’un des exercices consistait à décortiquer le récit de ma meilleure baise. C’était un après-midi, j’étais à jeun, aucune attente, une espèce d’innocence ou d’insouciance et de détachement jusqu’au dernier moment, la présence totale à l’instant présent, la surprise, le sentiment de ne pas avoir besoin de performer. La gratitude, simplement, devant ce qui se présentait. La confiance choisie et offerte, un désir d’abandon partagé. Peut-être qu’en reproduisant certains éléments, je pourrais revivre la même expérience. C’est ce que j’avais envie de voir.

Puis j’ai rencontré sur la Toile un Vénitien en stage à Montréal. C’était gratuit, sans lendemains. Tellement bon, en fait, que ça m’a ébranlé. Difficile par la suite de retomber dans ma routine de demi-vie. Mes sens se sont réveillés et il sera difficile de les faire taire. Ils ont faim. Ils en veulent encore. C’est comme pour la course quand le corps goûte aux bonheurs, il en redemande. Il ne l’oublie plus. C’est ce qui fait que je n’arrête pas de m’entraîner. J’en suis donc à remonter les pans de ma vie que j’avais laissé tomber. Tricoter les mailles défaites, ouvrir des fenêtres prises dans la peinture et la poussière. C’est un mouvement qui s’énergise de lui-même. J’ouvre l’oeil pour la suite.

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